L’intelligence collective : une chance, une nécessité… une évidence ?

L’intelligence collective : une chance, une nécessité… une évidence ?

7 questions à Emile Servan-Schreiber, Docteur en Psychologie Cognitive et spécialiste des marchés prédictifs, à propos de l’intelligence collective et de ses applications.

L’intelligence collective, pour vous, c’est quoi ?

L’intelligence collective, c’est partager et développer ensemble un objectif simple et positif : être plus intelligent à plusieurs que seul. Créer ainsi une intelligence nouvelle, différente, performante, ou le groupe est plus intelligent que les plus intelligents de ceux qui le composent…

Qu’est-ce qui vous a convaincu de l’existence d’une forme ainsi évoluée d’intelligence collective ?

L’observation des animaux montre déjà clairement l’intelligence collective à l’œuvre. Un termite, pour ne citer qu’un exemple très simple, peut penser très peu de choses s’il reste isolé, alors qu’un grand nombre de termites ensemble conçoivent des cathédrales. Ensuite l’étude du cerveau humain lui-même : un neurone en soi n’a que peu de capacités, ce sont les connexions entre un très grand nombre de neurones qui font la puissance du cerveau. L’intelligence humaine est déjà – par nature – une affaire de réseau.  Et enfin tous les travaux récents qui mesurent désormais l’intelligence d’un groupe de façon précise et tangible. Au final cependant, on ne devrait pas opposer intelligence et intelligence collective. Qu’il s’agisse de réseaux d’individus, de données ou de neurones, toute intelligence est en fait collective.

Qu’est-ce qui rend un groupe intelligent ? Parce que tous néanmoins ne le sont pas…

C’est vrai, bien sûr, et c’est pourquoi la constitution d’un groupe intelligent doit respecter impérativement quatre conditions :

  • Une réelle diversité des opinions, donc des modèles cognitifs à l’œuvre. La pensée unique est l’ennemie de l’intelligence.
  • Une décentralisation effective des participants, que chacun soit si possible au contact de réalités différentes et complémentaires.
  • La possibilité d’une expression indépendante, libre, facilitée. La pression sociale ou hiérarchique pousse naturellement au conformisme, alors il faut la contrecarrer systématiquement afin que chacun puisse exprimer sa différence.
  • Un mécanisme de synthèse qui soit parfaitement objectif.

Il ne suffit pas en effet de mettre des individus ensemble ou de leur poser des questions pour créer une véritable intelligence collective… De même qu’il ne suffit pas non plus d’associer des individus intelligents ! L’intelligence du groupe est surtout facteur de sa capacité d’écoute, de la fluidité de la relation entre ses membres, de leur bienveillance, mais très peu en fait de l’intelligence individuelle de ceux qui le composent. De façon raccourcie et un peu paradoxale, on pourrait dire que le QI (quotient intellectuel) du groupe est plutôt le produit du QE (quotient émotionnel) des individus qui le composent.

 

« On ne devrait pas opposer intelligence et intelligence collective. Qu’il s’agisse de réseaux d’individus, de données ou de neurones, toute intelligence est en fait collective. »

 

Comment s’expriment déjà aujourd’hui en entreprise les progrès de l’intelligence collective ?

On pourrait déjà commencer en citant deux exemples parmi les entreprises aujourd’hui les plus connues et les plus présentes dans notre environnement quotidien, Wikipédia et Google… qui sont autant de démonstrations remarquables de ce que peut justement produire l’intelligence collective. Wikipédia, sur le passé (ce qu’on sait déjà), en exploitant à plein la diversité des sources et des contributions, tout en offrant un cadre clair de collaboration. Et Google, au présent, dont l’algorithme de recherche repose essentiellement sur les choix raisonnés des millions de webmasters qui ont tissé les liens de la Toile planétaire. A un niveau moins global, mais plus pertinent pour les entreprises, on peut évoquer le développement des applications liées à l’innovation et à la prévision. Rendre l’entreprise plus intelligente, c’est en effet lui permettre d’être plus innovante, de créer de meilleurs produits et services, et d’anticiper les conséquences de ses choix stratégiques… Or, en termes de prévision par exemple, pour des produits ou des marchés nouveaux, l’intelligence collective donne d’excellents résultats. Pour ne citer qu’un cas, chez Campbell’s, le groupe agro-alimentaire, les prévisions de vente pour les produits nouveaux – d’habitude assurées par quelques spécialistes – gagnent jusqu’à 30% en précision quand elles sont issues de l’intelligence collective de plusieurs centaines d’employés. Bien sûr l’intelligence collective est d’autant plus opérante que les produits ou les marchés sont nouveaux ou mal connus. Là où l’on dispose déjà d’un historique précis et de volumes de data importants, les schémas d’analyse classique retrouvent toute leur efficacité.

Qu’est-ce qui rend possible désormais en entreprise les progrès de l’intelligence collective ?

Le changement de génération à l’œuvre est sûrement un facteur clé majeur. Arrivent en effet aujourd’hui massivement dans les organisations, et déjà à des postes de commandement, des femmes et des hommes qui ont grandi avec Internet, les réseaux sociaux, les moteurs de recherche les comparatifs etc. Et qui donc ne s’imaginent même pas qu’on ne puisse pas leur demander leur avis tout le temps sur tout ! Dans ces conditions, et ne serait-ce que pouvoir attirer et conserver les talents dont elles ont besoin, les entreprises doivent s’adapter à cette nouvelle donne.

De quoi demain pourrait être fait en termes de développements de l’intelligence collective ?

Les progrès de l’intelligence des groupes vont aujourd’hui de pair avec le progrès de l’intelligence dite « artificielle » reposant sur le Big Data. Or, autant la seconde est performante dès lors qu’il y a un historique, et donc des données associées, autant la première seule sait évoluer dans des contextes flous, neufs, mal repérés, difficiles à prévoir et à anticiper. On voit donc se profiler à terme une intelligence hybride, associant le meilleur de la data et le meilleur de la capacité humaine. Une autre forme d’intelligence collective, en quelque sorte, garantissant à celui qui saura les utiliser conjointement de pouvoir gérer aussi bien des positions stables que des situations incertaines, des phases de développement que de maturité.

Et sil y avait, pour finir, un enseignement spécifique pour les DRH d’aujourd’hui ?

Si l’objectif est de rendre l’entreprise plus intelligente en tant que collectif… alors il est sans doute important de penser aussi le recrutement dans cette optique ! Peut-être s’agirait-il moins aujourd’hui de recruter des gens individuellement très intelligents que de coopter plutôt des individus dont la présence augmentera l’intelligence du groupe par la différence qu’ils apportent ou par leur capacité à fluidifier la communication au sein de l’organisation. Car c’est bien tout le paradigme qui est en train de changer…

 

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